Contact      
Accueil Les auteurs Le roman  Les Arcanes  
 Les tirages

:: Le Tarot de Marrakech ::

[...]

Chapitre 7

Où Jandal comprend que les épices conduisent au paradis et que la vie est éternelle

Le soir tombe sur les maisons de Fez.

Jandal déambule seul dans le péristyle, longeant le corridor et méditant tout en marchant, sur les leçons de sagesse contenues dans les jeux d’enfants. Les phrases pondérées et savantes de Gao Song reviennent en écho dans son esprit. Il continue à dialoguer, solitaire, quelque peu perplexe, mais finalement convaincu que le monde est bien plus grand que ce que l’on en dit. Un parfum délicat de viandes rôties vient le tirer de ses rêveries. De l’autre côté de la galerie les cuisines semblent le théâtre d’une joyeuse agitation.
Jandal, tenaillé par la faim, se lève et se dirige vers les cuisines. Il réalise qu’il n’a rien mangé depuis son arrivée à Fez douze heures plus tôt. Plus rien au monde n’a soudain d’importance tant la salive répand dans sa bouche et son esprit la rumeur d’un festin !
Ses nouveaux amis sont là, déambulant autour des marmites, gourmands entre les gourmands !
Il se fraye à son tour un chemin entre les plats où se dressent des montagnes de fèves et de pois chiches, alors que des jeunes commis empressés disposent dans de grands plateaux de terre des poissons fumés ou des viandes grasses et onctueuses, réduites en bouillie et liées à des œufs. Ici et là des légumes écrasés en purée, des aubergines, courges calebasses, couscous de pain, tout cela recouvert d’un brouet de cannelle, de poivre, de coriandre et de carvi ; de volumineuses saucières, garnies de viandes empilées : oie, poulet, perdrix, pigeonneaux et étourneaux rôtis, et sur les murets entourant les cuisines des vases débordant de berlingots aux noix et aux épices et des roseaux sucrés de miel et d’eau de rose !
Parfums chauds et sucrés, fumets enivrants.
Jandal s’approche d’un plat où mijote un carré d’agneau almohade.
Gabriel, fils d’Ariel, s’approche à son tour de la saucière fumante, et s’adresse au calligraphe en lui tendant une demi-orange :
« Tu sais que je m’appelle Gabriel, n’est-ce pas ?
– Oui, je le sais, comme l’ange qui annonça le Coran à notre Prophète, béni soit Son nom.
– Et qui annonça à Myriam la naissance du prophète Jésus !
– Et toi qu’es-tu venu m’annoncer dans ce lieu de plaisir ?
– Certainement que nous trouverons parmi tous ces mets, de quoi partager en frère.
– Nos deux religions sont très proches, n’est-ce pas ? »
Gabriel ne répond pas mais regarde longuement Jandal, souriant en silence. Il plonge alors sa main dans une jarre, en retire une pleine poignée d’épices. Il en saupoudre la jatte de bois que Jandal vient de remplir de viande, puis il s’adresse à lui d’un ton léger :
« Les épices viennent du paradis ! En consommer est donc un moyen de s’approcher de Dieu.
– Je ne crois pas au paradis, répond sèchement Jandal. Conte pour les enfants !
– Ne te fâche pas Jandal ibn Zufar ! Tu viens de me le dire, nos religions sont si proches ! Il n’y a pas que le paradis et l’agneau rôti que nous pouvons partager. Pose donc ta jatte et donne-moi tes mains. »
Jandal fronce ses épais sourcils, et tandis que les rôtisseurs et les marmitons s’affairent autour des braisières Gabriel lui dit :
« Nous sommes si proches, frère. Nous mangeons les mêmes aliments, croyons en un même Dieu, en la parole des mêmes prophètes, en la révélation de Moïse sur le Sinaï, en la toute puissance de Dieu et en la paternité d’Abraham. Mais au-delà de ces principes et de ces lois nous croyons ensemble à l’éternité de la vie, à la vérité de l’amour et à la force du sacré ! Et cela nous le partageons avec toute l’humanité, qu’elle soit indienne, chinoise, perse ou autre.
– Ou autre ?
– Le monde est grand Jandal, il est cependant…
– Minuscule comparé à l’Empire où je vais… » poursuit Jandal, comme une leçon apprise par cœur, qui reviendrait à sa mémoire.
Les deux hommes sont désormais immobiles, silencieux, face à face.
Gabriel vient de prendre les mains du scribe dans les siennes, les serre chaleureusement tout en le fixant d’un regard grave.
Puis retournant les mains de Jandal de telle sorte qu’il ait les paumes levées vers le ciel, il semble y déposer en silence tous les mots de rubis et de saphir qu’il détient comme un trésor dans les replis intimes de son âme, depuis des milliers d’années.
Encore une fois le silence s’épaissit autour d’eux. Une bulle de cristal les isole et les protège.
Les mots s’empilent dans les mains jointes en calice :
« Révélation – Kabbale – séphirot – torah – sagesse – guématria – merkava – bénédiction – retour à soi – force de la pensée – Zohar – éclat de lumière – vitalité divine – tsimtsoum – joie et ferveur… »
Plus de deux heures s’écoulent au rythme des mots qui s’entrechoquent dans les paumes ouvertes de Jandal, glissant le long de ses lignes de vie, tracées par le calame de Dieu.
Pour finir, Gabriel fils du lion énumère dans un souffle les multiples noms des anges. Puis retirant ses mains :
« Je vais pouvoir maintenant retourner en France d’où mon peuple est banni depuis seize ans.
– D’autres exils viendront, répond spontanément Jandal, comme éclairé par une soudaine vision. »
Les deux hommes s’embrassent. Les yeux sont mouillés. Quelque part on entend le son des qarqabus et des luths parfumés, et le chant des Gnawas « africains par la sève et maghrébins par la greffe » qui appellent les anges à descendre sur la terre. Et le cliquetis des vaisselles qui s’entassent dans la grande vasque centrale et…
Et la nuit tombe sur Fez.
La nuit des possessions, la lila des derdebas, comme le chanteront les Gnawas jusqu’au lever du jour.

[...]

« Ma sœur, mes frères,
« Le temps est advenu, le Septième a respiré les vapeurs fossiles de l’incendie. Celui que nous attendions, l’héritier à qui nous devons transmettre, avant de disparaître, la totalité de nos savoirs. Vous qui portez inscrite dans les brûlures de votre cœur la mémoire intacte de la bibliothèque d’Alexandrie. Vous qui fûtes touchés par la sainte cendre, sainte poussière d’Égypte condensée en nuage-mémoire pour survivre à jamais. Vous, mes frères et ma sœur dépositaires sacrés de la science universelle, je vous le dis, notre patience n’aura pas été vaine. Une image vaut dix mille mots, Jandal ibn Zufar, le scribe calligraphe saura endiguer dans ses tracés de lumière le viatique qui nous a été confié, la totalité des savoirs de l’homme qui pulsent comme l’étincelle divine. La bibliothèque d’Alexandrie vivra à nouveau, mais sous une autre forme. Une architecture invisible, un tracé luminescent, une forme sans matière.
Mettez-vous en route, mes amis, prestement, où que vous soyez. Rendez-vous à Fez le 5 du mois de Kanoun Al aoual, au Dar El Cherifa en passant par la porte Baalbi. Dans le patio de cette maison vous rencontrerez le scribe providentiel et chacun à votre façon lui transmettrez ce que vous savez par le moyen que vous savez. Vous me rejoindrez à Fez et nous rebâtirons le Temple des Connaissances, et le Septième d’entre nous le ramènera pierre par pierre à Marrakech, écrin de la sagesse atlante.
Je suis Tazert, la force de l’olivier. »

[...]

Le temps s’arrête. Les neuf gazelles se superposent l’une à l’autre et n’en font maintenant plus qu’une répétant en écho « Caresse-moi ». La déesse déroule ses cheveux noirs aux reflets de henné. Boucles épaisses, torrent des montagnes sur ses épaules frêles. Elle défait d’un geste son sari de soie qui laisse surgir des seins ambrés comme le miel, humides et fermes, pointant deux rubis ardents. Jandal est subjugué, plaqué contre un mur de la chambre, les bras en croix.
Alors la femme s’approche et tout en glissant autour de lui commence à le dévêtir jusqu’à ce qu’il soit entièrement nu. Un corps d’adolescent, encore recroquevillé sur lui-même, mais qui peu à peu se détend, s’ouvre. Un corps bien immature mais un regard qui a vécu plus de mille ans. Si près de lui le regard noir de la déesse le convoite. Les yeux d’un ange qui nous lavent à chaque regard. Un regard sous lequel toute crainte peu à peu se dissout. Puis enfin un sourire. Le visage très sérieux du sage scribe officiel du palais du calife se transforme en celui d’un enfant espiègle. Sous les épais sourcils, les yeux maintenant pétillent de plaisir. Il enserre délicatement la femme dans ses bras et de ses longues mains habituées à caresser les chats et les tortues explore les courbes tremblantes et mouillées, dessine des pleins et des déliés.
Caresses, peau contre peau.
Puis…

[...]

Quel est ce destin qui me pilota jusqu’à cette pièce sombre, où un jeu de cartes moisies laisse diffuser une lumière surannée. Une lumière stridente dans ma mémoire, évocatrice d’un cri que je ne me souviens pas avoir ni entendu ni poussé, et pourtant. Un écho, un grésillement, comme un fond sonore permanent hostile à toute velléité d’autoriser un solo de quelque chose. Bruissement totalitaire, un gémissement angoissant, une musique obsédante dans ma tête. Comme un ensorcellement qui m’atteindrait à nouveau.

Voilà donc l’histoire.
J’ai acheté ce Tarot moisi pour la somme de cinquante-six euros. J’ai retrouvé Jean-Baptiste sur le Vieux-Port. Je lui ai montré les vingt-deux Arcanes aux dessins pratiquement effacés. « Le proto-Tarot, lui ai-je dit, regarde, il ne reste presque rien, quelques lignes… quelques taches…
– C’est très fort, me dit-il… On devine, on ressent quelque chose…
– J’y crois pas, dis-moi que ce n’est pas un rêve ! »
Je connaissais la théorie de Jean-Baptiste sur les rêves, pour lui l’artiste ne peint pas ses rêves et ne rêve pas sa peinture. Le rêve est au-delà, il se construit de toutes pièces et s’accomplit lorsque le tableau est terminé.

Une phrase puis une autre me traversèrent comme une évidence, et sans que j’aie le temps de les prévenir, sans même en comprendre le sens, je les débitai machinalement :
« Laisse-moi maintenant te conter l’histoire de Jandal et l’extraordinaire destin qui attendit les vingt-deux rouleaux…. Tu as devant toi le plus ancien Tarot connu. Il est passé de main en main depuis plus de deux mille ans… Il porte la mémoire détruite dans l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, restituée par les sept sages de la tradition, peint et calligraphié par un artiste de Marrakech en 1198, volé par des brigands, racheté par des kabbalistes espagnols persécutés au xve siècle, sauvé par l’amour d’une femme, quasiment échoué dans la ville de Marseille et déposé par un marin du port entre les mains de libraires qui se le sont transmis de génération en génération jusqu’à ce jour.
Et aujourd’hui, j’ai moi-même entre les mains du papier mâché, humide et plein de cendre dont il ne restera rien dans peu de temps !
– Tu as entre les mains le trésor que ton cœur cherche depuis longtemps. Laisse-moi regarder. »
Jean-Baptiste observa avec toute son attention, fronçant parfois les sourcils, plissant les yeux ici, s’étonnant là. Il goûtait la saveur de ces cartes comme s’il s’agissait d’un grand vin. Puis quand il eut fini, il les enveloppa dans le tissu violet, me regarda longtemps et dit : « On le refait. »

Ainsi est né le Tarot de Marrakech, le Tarot de l’Atlas, le Tarot des terres rouges, le Tarot des héritiers d’Isis, le Tarot des enfants de la poussière…



GKomm Diffusion, Quartier Peyrieux, 26740 Marsanne :: +33 (0)612 518 731 :: gkommdiffusion@gmail.com


Warning: mysql_connect() [function.mysql-connect]: Access denied for user 'georgescbase'@'10.0.85.143' (using password: YES) in /homez.27/georgesc/www/tm/visite.php on line 6

Warning: mysql_select_db(): supplied argument is not a valid MySQL-Link resource in /homez.27/georgesc/www/tm/visite.php on line 7

Warning: mysql_query(): supplied argument is not a valid MySQL-Link resource in /homez.27/georgesc/www/tm/visite.php on line 35

Warning: mysql_fetch_object(): supplied argument is not a valid MySQL result resource in /homez.27/georgesc/www/tm/visite.php on line 36

Warning: mysql_query(): supplied argument is not a valid MySQL-Link resource in /homez.27/georgesc/www/tm/visite.php on line 52
requete invalide supp ip