1. Le Saltimbanque
Jamaa El Fna – La place où tout débute. Première
vision de Marrakech, premières expériences. Centre du centre de
la cité. Enfance de la ville. Mais surtout lieu de jeux et d’illusions.
Aujourd’hui les enfants, les jeunes et les vieillards de la ville, issus
d’un milieu désespérément pauvre, se livrent à
toutes sortes d’activités pour attirer l’obole du passant.
Tout se monnaye. Le talent côtoie l’arnaque. Jongleurs, acrobates,
charmeurs de serpents, charmeurs de passants, conteurs : patrimoine oral de
l’humanité. Graine de la ville, ferment de l’intelligence
créative, levain du Maroc, ici sommeillent tous les potentiels.
À l’origine, cependant, on l’appelait la place du «
Néant » en souvenir des condamnés à mort qu’on
y exécutait. Exécutions, le pal, la croix, le bûcher, le
garrot. On pendait, on décapitait ! Saveur de la mémoire, rigoles
sanguinolentes. Les nouveaux venus détruisaient les anciennes mosquées
pour les reconstruire, mieux orientées disaient-ils ! Quand on n’est
pas orienté soi-même on prétend orienter les autres…
Le centre de la cité, le centre de l’expérience humaine.
Atome radiant d’où émanent les rayons de vie.
Devant son tapis, espace sacré et territoire familier, un jeune Gnawa
montre ses talents. Ses ancêtres lui servent de modèle, de valeurs
et de repères. Toute la communauté invisible le protège.
Il fait briller et résonner dans sa main droite une castagnette en forme
de « huit », symbole cosmique de son lien avec les mondes infinis.
Au loin les jongleurs, les acrobates, les conteurs.
Les quatre éléments constitutifs de l’unité du Tout
sont là : la théière, le poignard, et les pièces
de monnaie sur un tapis posé à même le sol, et surtout le
bâton de pouvoir dans sa main gauche levée vers le ciel. Dans la
nuit du monde, un point lumineux : la lanterne. Théière, bâton,
poignard, pièces de monnaie… Les quatre éléments
pour n’en former plus qu’un. Une cinquième essence…
Quinte essence.
Les babouches bleue et rouge équilibrent en lui les polarités
opposées que l’énergie de la terre fait circuler dans l’homme.
Le ciel est enfumé, de cette cendre fossile qui contient inscrites
dans sa moindre scorie les mémoires sacrées qui brûlèrent
dans
l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie quelque six cents
ans
auparavant.
Le Saltimbanque part à la conquête de la Fleur de Vie. Il est
tout au début de son chemin. Ailleurs on l’appelle l’initiable,
c’est-à-dire celui qui commence quelque chose de nouveau. Devant
lui, sur un tapis, tous les éléments sont présents, mais
en désordre, comme dans une boîte à outils mal rangée,
un puzzle défait. Dans l’Arcane 21, la Fleur de Vie, il en sera
tout autrement.
Les objets représentent les potentiels du Saltimbanque, son patrimoine,
le nôtre aussi. À chacun d’identifier l’objet dont
il a besoin ou dont il n’a pas besoin. Le Saltimbanque nous ressemble
chaque fois que nous faisons l’inventaire de nos forces, le bilan de notre
existence, chaque fois que nous observons le jeu de la vie. Il est aussi bien
enraciné au sol, par ses deux pieds couleurs bleue et rouge, qu’au
ciel, avec le pompon de son chapeau qui virevolte autour de sa tête quand
il danse, évocation de son lien avec les mondes infinis. Il est au centre
de lui-même. Il vit cependant encore dans le monde des illusions. Il est
Saltimbanque comme le furent les bateleurs au Moyen Âge sur le parvis
des cathédrales chrétiennes, c’est-à-dire devant
le Temple. En latin, « devant le Temple » se dit pro fanum : le
Saltimbanque doit donc passer du profane au sacré. Il s’agit de
rentrer dans le Temple, de sortir du monde des illusions, de faire cette rotation,
dont parle Platon dans le livre VII de La République, sortir de la caverne,
tourner son regard vers le soleil et rencontrer le premier maître sur
le chemin : le Voile de l’Aube.